Friedrich August Calau: Leipziger Tor, Aquarellierte Aquatinta Besitz und Fotografie: Stiftung Stadtmuseum Berlin
 

Jean Rousseau

August Ludwig von Schlözer : un chaînon manquant dans la genèse de la théorie linguistique de Wilhelm von Humboldt

La Prüfung der Untersuchungen über die Urbewohner Hispaniens vermittelst der Vaskischen Sprache (1821) fut pour les contemporains de Humboldt son premier ouvrage proprement consacré aux langues. Pourtant, par sa thématique et sa méthode, la Prüfung se distingue notablement pour nous des travaux en cours ou à venir de Humboldt. Car il y utilise sa connaissance de la langue basque pour répondre à une question d'histoire : les témoignages – noms propres et toponymes – donnés par les auteurs classiques comme provenant des anciens Ibères peuvent-ils servir à reconstruire l'état ancien du peuplement au sud de l'Europe?

Même si nous sommes portés à le négliger aujourd’hui, l’ouvrage prend ainsi place dans un courant d’étude des langues constamment cultivé par Humboldt, ce type de recherche historico-linguistique ayant été pour lui au point de départ de ses travaux sur les langues américaines comme sur celles de Java.

Or la Prüfung offre aussi le moyen d’identifier la référence théorique majeure de cette tradition d’analyse car le nom d’August Ludwig von Schlözer (1735-1809) y revient à plusieurs reprises et toujours positivement à propos de débats touchant aux questions de langue. De plus on trouve avant comme après 1821 des nombreuses autres appréciations tout aussi élogieuses qui sont exceptionnelles de la part de Humboldt à l’égard de ses prédécesseurs linguistes et qui témoignent d'une lecture approfondie d’un des ouvrages de Schlözer, son Allgemeine Nordische Geschichte de 1771. Dans ce gros livre, sont surtout réunis des traités antérieurs d'autres érudits, mais deux chapitres importants sont de sa main, et Schlözer est omniprésent, car il insère constamment ses propres notes dans les textes de ses collègues, pour des mises au

En conséquence on entend montrer en quoi, par nombre de mises au point, par diverses mentions faites en passant, Humboldt manifeste, sur le type de comparaison qu’il mène dans la Prüfung, un ensemble de certitudes qui sont aussi celles de Schlözer, et, qui, même si elles ne s'y réfèrent pas explicitement, font directement écho à l'Allgemeine Nordische Geschichte. La fréquence de telles rencontres rend inévitable l'hypothèse que Humboldt, ayant lu cet ouvrage en 1802, en a alors ratifié les principales thèses, qu'il les a adoptées pendant toute une période de son activité de comparatiste, avant qu'elles soient résorbées et dépassées dans un projet comparatif plus exigeant, plus ambitieux et plus global, durant les quinze dernières années de sa production.
Mais au-delà d'un emprunt direct et d'une remarquable continuité d'inspiration, on ne doit pas, pour autant, rabattre intégralement Humboldt sur Schlözer, même dans la période où il en a été le plus proche. L'originalité de la démarche de Humboldt n'est pas en cause, qui, du plus loin qu'il a travaillé sur les langues, excède infiniment la part de recouvrement, pour notable qu'elle soit, repérable avec son prédécesseur.