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Denis Thouard De la grammaire générale à l'étude comparée des langues: langage et langues à Berlin entre August Ferdinand Bernhardi et Wilhelm von HumboldtEntgegen einer überaus weit verbreiteten Meinung hat Humboldt nun durchaus nicht die philosophische oder allgemeine Grammatik abgelehnt oder verworfen. Im Gegenteil: Er hält ausdrücklich an der philosophischen Grammatik fest. (Trabant 1986: 177) Abstract How was it possible to move from a general perspective, envisaging a universal model that took into account the grammar of every language, to the serious and methodical study of language diversity? The year in which Bernhardi died prematurely, on June 19th 1820, Wilhelm von Humboldt presented his programme of comparative linguistic studies, his Vergleichendes Sprachstudium. This work contains a theory of language diversity, and seems to make a clean break with the universal paradigm illustrated by Bernhardi. But then, the status that both Bernhardi and Humboldt give to interlocution runs deep into the heart of their thinking about language and creates a continuity between them. In my paper, evidence of the indispensable character of philosophical grammar for Humboldt's project is revealed not in order to declare the latter obsolete but, on the contrary, to underline the benefits that all his empirical inquiries were able to draw from it both with regard to their method and their reflection. The categories of pure grammar make it possible to identify the grammatical forms of particular languages, which are the rules that take into account the production of utterances in a given language. In other words, elaborating a 'general' grammar does not mean that there has to be an archetypal language to which all individual languages have to refer, but it offers the possibilty of reflecting on the rules inherent to each particular language. These rules are seen as a purely transcendental supposition of a systematic ensemble of relations or categories of language. Inhalt1. Bernhardi et la grammaire philosophique: le langage sans les langues 2. Bernhardi et la découverte de la diversité: Grammaire et pédagogie 3. Humboldt: la grammaire philosophique dans l'étude comparée des langues
La subjectivité dans le
langage
IntroductionComment a-ton pu passer d'une perspective généraliste, envisageant un modèle universel pour rendre compte de la grammaire de toute langue, à l'étude sérieuse et méthodique de la diversité des langues? La Sprachlehre (1801-1803) d'August Ferdinand Bernhardi (1769-1820) ne comporte, pas plus que les Anfangsgründe der Sprachwissenschaft de 1805, une véritable mention de différentes langues.1 Hormis les langues classiques, latin, grec, hébreu, les langues de culture comme l'italien, l'espagnol, le français et l'anglais, on ne voit guère évoqués que le polonais, à peine l'allemand. L'année où Bernhardi quittait prématurément la scène, le 19 juin 1820, Wilhelm von Humboldt exposait devant l'Akademie der Wissenschaften un vaste programme de vergleichendes Sprachstudium qui devait l'occuper jusqu'à la fin de ses jours. Ce discours contenait une théorie de la diversité et paraissait rompre de façon nette avec le paradigme universaliste illustré par Bernhardi. Deux ans auparavant, la préface de la Deutsche Grammatik de Jacob Grimm signait l'acte de mort de ces tentatives, évoquant Bernhardi comme un fossile (Grimm 1986: 140). Le milieu de la Berliner Klassik offre un cadre approprié pour interroger ce passage mystérieux que l'historiographie ordinaire peine à expliquer. Car on ne peut se contenter de dire que l'on passe de l'Aufklärung à la Romantik, tant Bernhardi a pu être proche des premiers romantiques, de Tieck et d'A. W. Schlegel en particulier, et tant Humboldt en revanche leur restait étranger et beaucoup plus fidèle à sa façon aux Lumières. C'est que l'une des spécificités du milieu berlinois de la fin du XVIIIe siècle est bien la coexistence de plusieurs cercles sociaux, intellectuels, idéologiques, qui fait échec aux simplifications. Plus précisément, Humboldt, qui cite peu, et peu de théorie, se réfère plusieurs fois à Bernhardi, ce qui signale non seulement une lecture faite, mais aussi une attention, une estime, une forme d'héritage. On cherchera à montrer ici que cette référence n'est pas fortuite, mais s'inscrit bien dans le projet d'ensemble du vergleichendes Sprachstudium, auquel il fournit un cadre d'intelligibilité. Il faut pour cela commencer par rappeler la situation de A. F. Bernhardi et les grands traits de sa pensée du langage; chez lui, l'interaction entre la grammaire et la pédagogie conduit à la redécouverte de la particularité de la langue maternelle. En revenant ensuite à sa Sprachlehre, on montrera comment Humboldt a pu en reprendre le projet d'ensemble pour le subvertir, en conférant au cadre de la grammaire philosophique un statut purement réfléchissant, et en l'utilisant pour interpréter les différentes langues apportées par l'enquête historique. Cette reprise se retrouve également dans l'usage de certains concepts empruntés à Bernhardi, et avant tout du rôle éminent que celui-ci assigne à la subjectivité dans la langue. 1. Bernhardi et la grammaire philosophique: le langage sans les languesAugust Ferdinand BernhardiGrammairien et philologue berlinois, élève de Friedrich August Wolf à Halle en 1788-91, Bernhardi a fréquenté le séminaire de Gedike, grand pédagogue de la Spätaufklärung, avant de devenir professeur de latin et de grec au lycée Friedrich-Werder de Berlin où il enseigna à partir de 1792, dont il devint directeur en 1808. Nommé membre de la délégation scientifique chargée de mettre en place des structures d'enseignement à Berlin, il a proposé un plan pour les »écoles savantes« dont s'inspira largement Schleiermacher (1810);2 en 1811, il fut nommé Dr. de Philosophie, il enseigna un an sa Sprachlehre comme privat-dozent à la nouvelle Université royale, et fut également conseiller consistorial. Dans le cadre de ses activités pédagogiques, il rédigea deux grammaires scolaires du latin et du grec, Vollständige lateinische Grammatik (1795-97) et Vollständige griechische Grammatik (1797), qui présentent toutes deux un plan analogue. Mais avec sa Sprachlehre (1801), il ambitionne d'introduire en grammaire un traitement transcendantal: il aspire à une grammaire valant pour toutes les langues parce que remontant à leur condition commune.3 La SprachlehreDès la première page, le concept d'une selbstthätige Vernunft annonce sans ambiguïté pour le lecteur l'arrière-plan kantien et fichtéen de l'ouvrage (Sprachlehre I: 33, 35, 39, 307); le langage confère à cette raison un premier espace où agir, un Spielraum sans lequel l'homme s'élèverait difficilement au-dessus de l'animalité; avec le langage, »die Scheidewand stürzt ein, der Mensch wird die Welt, schaft den Staat, die Moralität, die Kunst, alles leichte Ableitungen aus der ewigen Urkraft [...]« (Sprachlehre I: 5). En pensant de façon transcendantale le langage, Bernhardi lui confère le statut de sujet-objet. C'est ainsi qu'il reconnaît pleinement sa subjectivité: il refuse de considérer le langage simplement comme un instrument, comme un moyen d'expression ou de communication, en quoi il s'oppose à la grammaire générale traditionnelle; il refuse également d'y voir à la façon de Herder un milieu englobant et contraignant de la pensée. Bernhardi définit son projet par la recherche d'un point de convergence entre le langage et la nature de l'homme, à partir duquel il développera les principes du langage et les présentera comme nécessaires. Il expliquera à partir de ceux-ci les apparences particulières, les justifiera ou les excusera. Une telle définition s'accompagne d'une critique du mode de procéder empirique qui l'a précédé dans de telles recherches au XVIIIe siècle: Es konnte nehmlich denen, welche mehrere Sprachen kannten, nicht entgehen, daß alle bei einer noch so großen Verschiedenheit des Einzelnen, dennoch in ihrem Bau und ihren Theilen eine bewundrungswürdige Aehnlichkeit hatten: allein statt den Grund derselben aufzusuchen, und so sie in und durch sich zu bestimmen; verfuhr man in neuern Zeiten durchaus historisch; samlete diese Aehnlichkeiten unter gewisse Rubriken; trug die einzelnen Modifikationen als untergeordnet, den individuellen Sprachgebrauch als Ausnahme vor; und glaubte nun berechtigt zu sein, diese Klassifikation der Aehnlichkeiten, welche man in jeder Sprachlehre unter den Nahmen Redetheile und Flexion antrift, als nothwendig und vollständig anzunehmen (Sprachlehre I: 8-9). Bernhardi critique ces classifications empiriques, les collections historiques de faits et les rubriques qui les ordonnent dans les grammaires ordinaires, incapables de produire une unité rigoureuse. On peut bien comparer de multiples langues entre elles, et comparer ces langues modernes aux anciennes, tous les résultats obtenus demeurent historiques, c'est-à-dire »weil alles nach Willkühr, nicht durch ein Prinzip zur Einheit verbunden war« (Sprachlehre I: 9), et c'est le point que ne dépassent ni James Harris, ni J. W. Meiner, ni Lord Monboddo, dont les grammaires sont bien philosophantes, mais non philosophiques. Le langage en général est un genre et une modification de la Darstellung, qui est la face externe de la repraesentatio, corrélative de la Vorstellung; l'une exprimant une activité allant du dedans au-dehors, l'autre du dehors au-dedans. Dans une perspective transcendantale, on peut toujours dire que le langage conçoit (erfasse) le monde, car le monde n'existe que pour autant que des représentations de lui existent en nous (Sprachlehre I: 15). Le moyen humain d'une telle Darstellung von Vorstellungen étant la voix et son articulation, nous avons ainsi la première définition du langage comme »das Vermögen der Darstellung unserer Vorstellungen, durch artikulirte Töne« (Sprachlehre I: 16). Le caractère transcendantal de cette définition réside dans la distinction faite entre Darstellen (médiat) et Aeussern (immédiat): seule la Darstellung est »ein unmittelbarer Akt der Freiheit« (Sprachlehre I: 16); c'est pourquoi c'est seulement la nécessité de la forme de la Darstellung, mais non celle de la Darstellung elle-même qui pourra se déduire de la Vorstellung (Sprachlehre I: 16-17; 20). Les animaux extériorisent; les hommes darstellen, parlent. Cette mise en place conceptuelle permet d'établir un premier noeud fonctionnel à partir duquel le langage se développe; en effet, la Darstellung n'est jamais sans un sujet présentant, l'homme, opposé au sujet de la Darstellung, le monde extérieur, et un sujet pour qui il est présenté (Sprachlehre I: 17). En outre, il appartient à la Vorstellung, à titre de condition interne, d'être reliée à la Darstellung en vertu de la Verständlichkeit (Sprachlehre I: 86) qui la caractérise essentiellement, qui relie également les deux sujets de la Darstellung. Le langage assure la communicabilité et ainsi l'universalité de nos pensées. Ces prémisses permettent de déterminer le but de la Sprachlehre, qui n'est autre que »die Sprache als ein seiner Form nach aus der höchsten Kraft des menschlichen Geistes nothwendig entstandenes, und durch das Vorstellungs-Vermögen, und die daran hängenden Kräfte nothwendig gebildetes Ganze darzustellen und dies in allen Theilen der Sprache, also auch in der Vereinigung derselben zu Sätzen im Einzelnen nachzuweisen« (Sprachlehre I: 17-18). La réussite d'un tel projet livrerait »den Inbegriff der nothwendigen Gesetze einer Sprache« (Sprachlehre I: 18). Entendement et imaginationLes parties du discours peuvent être déduites en raison de la connexion intime du langage et de l'essence de l'homme: la première est le substantif, duquel les autres parties doivent être déduites, pour revenir enfin au substantif, sous la forme plus étirée que représente la phrase (Sprachlehre I: 69-70). Plus généralement, il s'agit de passer de l'individualité à l'individualité par l'universalité, des substantifs à l'expression poétique par la phrase et la syntaxe. Ou bien, à partir des signes qui tiennent le milieu entre les deux, de suivre l'une (l'universalité) dans le sens du concept, de l'entendement, du système, ou l'autre (l'individualité) dans celui de l'image, de l'imagination, de l'art poétique: le langage, commençant avec les sons audibles, puis articulés, s'achève quand il a parcouru les étapes de sa plus haute culture, en se faisant musique, prosodie (Sprachlehre I: 70-71). Le cadre philosophique de l'oeuvre excède ainsi les limites ordinaires d'une grammaire générale; dans la première partie, le livre introductif contient la description de la genèse de la langue à partir de l'imitation du donné, s'en émancipant peu à peu pour déployer en elle le pouvoir de la selbstthätige Vernunft, ayant ainsi, avant la déduction philosophique proprement dite, la fonction d'une esthétique au sens kantien, qui prend en compte a priori le donné sensible du langage, avec l'origine sensible des mots, pour dégager l'espace transcendantal où joue dans sa pureté l'entendement, où s'exercent ses catégories, c'est-à-dire la grammaire philosophique: celle-ci mérite bien le nom de reine Sprachlehre. Elle occupe les second et troisième livres qui suivent à juste titre les concepts purs de l'entendement tels que les présente la table des catégories (Sprachlehre I: 136-137). L'angewandte Sprachlehre (1803) développe les autres aspects du langage, ses propriétés conceptuelles comme ses qualités esthétiques. La première partie porte en effet sur l'image, et comprend une rhétorique ainsi que les germes d'une esthétique; la partie suivante, sur le concept, inclut une théorie des genres de discours et un embryon d'encyclopédie; la dernière partie enfin donne une théorie du langage comme matière sonore, avec une »phonologie spéculative«, une métrique et une prosodie, où le langage répète son origine à une puissance supérieure, comme musique.4 La déduction des formes du discours présente des difficultés caractéristiques : si l'on part, en effet, du principe de la Mittheilbarkeit ou Verständlichkeit (Sprachlehre I: 86) ainsi que de la structure ternaire de la Darstellung comme définition: »Sprache ist in artikulierten Tönen dargestellter Verstand und dargestellte Urtheilskraft« (Sprachlehre I: 86), alors les trois éléments de la présentation doivent se retrouver dans le langage. »Eben daher haben wir auch eine Reihe Formen deduzirt, welche in der Sprache nothwendig sind« (Sprachlehre I: 87): ainsi le substantif comme forme de la substance, l'attribut, celle de l'accident, d'abord en repos, puis le verbe, forme de l'accident agissant; à quoi l'on ajoutera la copule, avec le verbe être, qui rend possible le jugement et la formation des phrases. A ce point, le langage est abordé dans sa productivité, comme capacité langagière (»compétence«, en termes modernes), ainsi qu'est justifiée l'apparente contingence de la présentation. Mais cela ne nous donne qu'un schéma bien abstrait et surtout vide, qui laisse hors de sa portée bien des parties du discours: les présuppositions, les conjonctions, l'adverbe, l'article, le pronom et le participe (Sprachlehre I: 87). Ils ne sont pas plus déduits ou dérivés que la déclinaison, la conjugaison, le nombre, les personnes, les comparaisons, les genres, les syllabes dérivées, la composition, pour ne rien dire de la forme des mots (Sprachlehre I: 88). Pour ces particularités non plus, il ne convient pas de procéder selon la méthode empirique, en inventant pour les classer des rubriques ad hoc; par exemple, en expliquant le pronom comme la forme évitant la répétition du substantif, ou le génitif comme l'ellipse d'une phrase. Il s'agit de distinguer, dans la genèse du langage, ce qui est le fait de l'entendement, et ce qui revient à l'imagination. Certes, l'entendement distingue bien le monde en substances et accidents, aussi bien dans ses Vorstellungen, dans ses concepts, que dans ses Darstellungen. Restent cependant inexpliqués les genres subordonnés de la Darstellung tels que ceux, par exemple, qui relient le donné à la faculté de connaissance, ou encore, le monde des sensations, qui ne se présente pas sous forme de substances particulières, mais en séries liées entre elles et interdépendantes. De la même façon que l'imagination les rapporte à l'entendement, de la même façon celui-ci doit les inscrire dans le langage (Sprachlehre I: 89). La phrase ne présente plus alors dans son prédicat l'unité du sujet, mais une substance indépendante du sujet peut y apparaître, des propriétés, des accidents également. Pour ce faire, le langage doit exprimer, soit par la seule construction, soit par un mot, la dépendance ou l'indépendance, quelle partie de la phrase régit ou est régie: ainsi naissent »die Präposition und die Conjunktion, [...] die Deklination mit ihren Casuszeichen, die Comparation, die Flexion und Tempora beim Verbo, die Modi, und in gewisser Hinsicht Personen und Numerus [alle] als Darstellung des Abhängigen« (Sprachlehre I: 90). Demeurent encore problématiques le pronom, l'adverbe, le genre, les syllabes dérivées et la composition (Sprachlehre I: 91). Parmi ceux-ci, des éléments d'explication suffisants sont exposés dans l'étude du développement du langage comme totalité progressive à partir du concept d'intelligibilité requérant la communication (Sprachlehre I: 101). Les catégoriesLa raison exigeant, pour que l'intelligibilité se communique, sa Darstellung dans une langue, cette raison étant unique et universelle, les ressemblances qu'on peut remarquer entre les différentes langues peuvent se ramener aux mêmes lois, et se déduire même entièrement, ce qui est l'ambition de la Sprachlehre. La déduction doit partir d'un point où l'unité du concept et du mot précède leur corrélation : ce sont les concepts de l'entendement (ou catégories) qui le donnent. Mais il faut évaluer avec justesse le rapport qu'ils entretiennent avec les formes linguistiques (Sprachlehre I: 135). Car si la raison les rencontre avec facilité, le langage, qui s'est formé progressivement, parfois arbitrairement, sous l'influence de l'imagination, ne les présente pas avec tant de transparence, mais les mêle à des déterminations particulières et contingentes, faisant apparaître les limites de cette méthode transcendantale et déductive. Mais Bernhardi les indique lui-même, en insistant sur le caractère historique du langage et sur le rôle de l'imagination dans sa composition. L'application de ces catégories ne doit pas être immédiate; elles sont certes »Organe und sich konstruirende Vernunft« (Sprachlehre I: 136), mais cela, depuis une intuition supérieure. La médiation est opérée par les formes grammaticales de chaque langue, comme Humboldt le développera. Dans le langage, ce sont principalement les catégories de la relation qui se trouvent exprimées: le substantif pour l'inhérence-substance, l'attribut pour la dépendance, la copule pour la communauté ou causalité réciproque (Wechselwirkung). Ces catégories se déploient en quantité et qualité, s'appliquant au substantif et à l'attribut; et, comme la table des catégories se rapporte à des intuitions, donc à un étant pensé hors de nous, les pures espèces (Arten) de l'être, la catégorie de la modalité doit s'y trouver également. Le domaine du connaissable est ainsi déterminé par avance (substantif, attribut, copule); la dépendance se déploie dans les prépositions et les conjonctions; et la présentation elle-même, dans les pronoms. Ces catégories fondamentales sont complétées par l'adverbe, l'indice contingent du contingent, l'article, la forme de présentation du substantif; puis les modifications de l'être que sont les temps et les modes; le nombre, par la pluralité des substances; par les espèces de la dépendance, le cas; par la présentation de l'imagination, le genre, et par le rapport des accidents, la comparaison. Seules les compositions ou dérivations artificielles de mots ne sont pas catégorisées; tout le reste est défini et expliqué. Bernhardi se félicite ainsi d'avoir accompli le plan qu'il s'était prescrit, faisant la part de l'imagination et de l'entendement. Présentant l'entendement, le langage ne peut construire d'autres formes que celles exposées dans la morphologie de la seconde partie; il se compose des formes pronominales et des parties de discours proprement dites (Sprachlehre I: 296). Car »der Verstand aber ist, seiner Natur nach, gezwungen, alle seine Begriffe in zwei Klassen zu spalten: in Substanzen, welche durch das Substantiv, und in Accidenzen, welche durch das Attributiv dargestellt werden« (Sprachlehre I: 297). Les formes lexicales essentielles et leurs liaisons sont exposées, selon un schéma qu'on peut certes compléter par l'ajout de subdivisions, mais qui est une bonne fois établi: »Bis jetzt aber ist die Sprache als Darstellung der Verstandes-Begriffe betrachtet; nun muß man sie auch als dargestellten Verstand betrachten« (Sprachlehre I: 298). En termes kantiens: une analytique des principes, traitant du jugement et de l'unité de l'expérience, doit compléter l'analytique des concepts. La Syntaxe universelleLa troisième partie du premier livre, qui expose la syntaxe, est la plus brève (une quarantaine de pages) et la plus systématique; Bernhardi généralise en effet le principe des dérivations appliqué aux parties de discours, et constitue ainsi, par ces multiples possibilités de transformation fonctionnelle, une syntaxe absolue. Il remarque la connexion des formes lexicales et des parties du discours entre elles, abstrait la structure de chacune, et en vient à l'hypothèse de leur unité par leur affinité réciproque: »Diese absolute Einheit aller Wortarten aber macht es möglich, eine in die andere zu verwandeln nach den Bedürfnissen der Darstellung. Dieses Verfahren heißt die Ableitung« (Sprachlehre I: 301-302). Ainsi, par exemple, une préposition peut se transformer en adverbe, et un adverbe en un attribut de la première manière, c'est-à-dire en un adjectif ou un participe, et donc en un substantif (Sprachlehre I: 297). Il est possible de transformer chaque forme lexicale en une autre, ce qui vaut avant tout pour le substantif et l'attribut, qui sont interchangeables (Sprachlehre I: 302): cette grammaire allie ainsi une morphologie fonctionnelle à une syntaxe absolue. En elle, la structure s'émancipe remarquablement de la teneur lexicale (Sprachlehre I: 302-303). La présupposition réciproque du langage et de la raison, de même que le cercle méthodologique où nous devions nécessairement nous enfermer en abordant le langage par le langage, sont ainsi surmontés. Et l'homme, né au langage et dans le langage, peut employer celui-ci comme moyen pour présenter ses représentations aussi bien que sa propre subjectivité. Milieu de la vie intersubjective, le langage est autant un instrument de liberté qu'un moyen de communication et de connaissance. Cet accès à la plus grande abstraction, à la plus grande mobilité des concepts par »diese absolute Freiheit der Sprachdarstellung« peut cependant nous exiler de la nature sensible; c'est le langage poétique qui la retrouvera, puisqu'avec lui, cette syntaxe absolue nous donne »die Möglichkeit [...], den Schein der Wahrheit zu produciren« (Sprachlehre I: 303). L'unité synthétique des parties fonctionnelles du discours est le fait du jugement, comme la division de la présentation en parties fixes était le fait de l'entendement. Celui-ci trennt, was ursprünglich eins ist; celui-là a »diese, lediglich durch ein Bedürfnis des Verstandes veranlasste Trennung wieder aufgehoben, und die urspüngliche Einheit der Anschauung wieder hergestellt wird« (Sprachlehre I: 309): die »Trennung des Verstandes ist aufgehoben, die Vereinigung wieder hergestellt« (Sprachlehre I: 311; voir 312 ff.). Mais le jugement est dûment déduit, à partir du besoin d'une réunification de la matière linguistique divisée par l'entendement. Où la substance (la dépendance comme l'inhérence) ne convient pas plus que les catégories (Sprachlehre I: 314). La forme, en revanche, »in welcher der Zustand des Anschauens aufgefaßt, in welcher die Ur-Theile der menschlichen Erkenntnis, Substanz und Attribut, durch den reinen Begriff einer anschauenden Intelligenz vereiniget, in welcher die ursprüngliche Einheit der Anschauung wiederhergestellt, in welcher sie nicht blos möglich, sondern geschehend aufgestellt wird, heißt: Urtheil.« (Sprachlehre I: 315). Ce n'est pas l'affaire de la Sprachlehre, mais de la philosophie, que d'expliquer l'identité, celle-là ne s'occupe que de jugements analytiques en présupposant la synthèse dans le sujet. Dans le jugement, se trouvent à la fois exprimées l'opposition des parties et leur unité et réunion, ce qui advient par la force copulative ou la copule du jugement, le verbe être, qui assure également la prédication. Le langage, au niveau de la syntaxe, est la présentation de la faculté de juger (Sprachlehre I: 316). Par celle-ci, il a le pouvoir de créer de nouveaux concepts à l'infini, puisque tout jugement, qu'il soit positif ou négatif, crée ipso facto un nouveau sujet de jugement, c'est-à-dire un nouveau concept, ce qui fonde »die Unendlichkeit der Urtheilskraft« (Sprachlehre I: 319) et, avec elle, la possibilité syntaxique de créer, avec des moyens finis, un nombre indéfini de nouvelles phrases.5 Ainsi s'accroît et se développe la connaissance, par le jeu conjugué des jugements et des concepts, »meine Begriffe sind immer nur Materialien zu Urtheilen, meine Urtheile zu Begriffen« (Sprachlehre I: 319). Transposé à la présentation linguistique, le jugement ou la proposition en assure de même l'infinité (Sprachlehre I: 319). A partir de la phrase de base substantif(sujet)-attribut(prédicat), Bernhardi déduit, uniquement par voie d'inhérence ou de dépendance, des phrases à l'infini (Sprachlehre I: 322). Plus le jugement se spécifie et se ramifie, plus il perd en intelligibilité, en évidence, mais toujours, il reste possible de le ramener à sa forme-mère; en outre, et c'est là ce qu'on entend par syntaxe, ces développements de la phrase s'ordonnent en propositions et sous-propositions, subordonnées, circonstancielles, coordonnées par des conjonctions et des pronoms; ces masses de propositions s'assemblent enfin en périodes, définies comme »die harmonische Verbindung eines Satzes in sich, oder mehrere zu einander« (Sprachlehre I: 39; voir Sprachlehre II: 37-444). 2. Bernhardi et la découverte de la diversité: Grammaire et pédagogieC'est la place décisive, car éminemment productive, accordée au jugement qui garantit dans la grammaire l'importance constamment affirmée du sujet parlant pour la compréhension du langage. Si sa grammaire repose toujours sur un logicisme qui n'est que réformé, elle tire aussi parti de la réinterprétation kantienne des catégories, qui maintient nécessairement hors d'elle la diversité empirique à laquelle elle peut s'appliquer. L'idée d'une conciliation n'était cependant pas perdue, et c'est précisément en concluant son étude élogieuse de la Sprachlehre que A. W. Schlegel, pour la première fois, lance l'idée d'une grammaire comparée.6 Cette perspective n'est guère amorcée chez Bernhardi lui-même, et c'est pourquoi il semble qu'il y ait un hiatus infranchissable entre lui et Humboldt. On peut cependant faire remarquer que sa pratique pédagogique des langues anciennes lui offraient au moins deux terrains d'expérience et de réflexion sur la diversité des langues. Le premier est le travail de traduction et de retraduction qui permet aux élèves de se familiariser avec les textes anciens, d'éprouver leur compréhension et de mettre en pratique leur connaissance des règles grammaticales par la rédaction de thèmes. Sans être en rien original ou novateur parmi les romantiques allemands, quand on songe que le traducteur universel qu'était A. W. Schlegel habita un temps chez lui, Bernhardi exprima cependant de façon vigoureuse la dialectique du propre et du lointain, la médiation nécessaire de la langue maternelle qui, dans l'opération de traduction, fait aussi l'expérience de son ouverture à l'autre:7 Allein das Verstehen und Entziffern eines Vorgefundenen setzt immer ein Anknüpfen an eine bekannte Sprache voraus, welche natürlich die Muttersprache sein muß, die hier instrumental als ein nötiges Organ zur Erlernung und Anschauung der fremden erscheint. [...] Hätte es aber hiebei sein Bewenden, so wäre die fremde Sprache überhaupt einseitig ergriffen, und zwar auf mehrhafte weise. Einmal, indem das Wesen der Sprache nicht bloß darin besteht, dargestellte Anschauungen aufzufassen, obgleich dieses ein wesentlicher Moment ist; zweitens, weil auch eine relative Einseitigkeit stattfände, in dem die fremde Sprache an eine ganz einzelne individuelle Sprache, an die Muttersprache geknüpft würde. Diese muß also teils verdrängt werden, also daß die fremde Sprache aus und durch sich verstanden werde, teils muß das Verstehen von Anschauungen in der fremden Sprache sich in ein Producieren der Anschauungen in der fremden Sprache verwandeln (Bernhardi 1810: 49-50). La signification pédagogique de la traduction est ainsi qu'elle permet d'évaluer la qualité de la compréhension. C'est pourquoi une réflexion propre sur la langue de l'enseignement des langues doit avoir sa place, car c'est elle qui constitue le milieu dans lequel se transmet le savoir. La langue maternelle est ordinairement négligée parce que trop vite jugée évidente et sans difficultés, alors qu'une réflexion à son sujet engage la manière dont nous apprenons et enseignons. C'est l'ouverture qu'entrevoit Bernhardi dans son dernier discours pédagogique: Die Muttersprache ist in der Regel die einzige welche der Mensch auf dem natürlichen Wege erlernt. Die bereits erlernte Muttersprache tritt in diesem Falle [bei der Erlernung der fremden Sprachen] vermittelnd und zugleich hemmend ein. [...] Die Erlernung einer fremden Sprache kann nur durch Übersetzen aus der fremden in die Muttersprache, oder aus der Muttersprache in die fremde bewirkt werden (Bernhardi 1820: 3-4). La diversité des langues est ainsi abordée à partir de la reconnaissance de la particularité de sa propre langue. Cette réflexion des conditions langagières de la réflexion n'est plus si distante d'un des traits caractéristiques de la pensée humboldtienne. 3. Humboldt: la grammaire philosophique dans l'étude comparée des languesMais plutôt qu'une ouverture décisive de la grammaire philosophique en direction d'une grammaire comparée, c'est l'ancrage de la pensée de Wilhelm von Humboldt dans le cadre de la grammaire philosophique qui ressort clairement, nonobstant les divergences profondes de perspective, dès lors que l'on revient rétrospectivement de Humboldt à Bernhardi. Marqué par la pensée de l'Aufklärung et s'étant formé personnellement à la philosophie par la lecture de Kant, Humboldt a conservé le cadre intellectuel de la grammaire générale, mais uniquement à titre régulateur. Elle est chez lui une hypothèse réflexive, qui permet d'orienter la recherche et de faire parler le donné empirique. Humboldt ne s'en est pas caché, bien qu'il ait mis l'accent sur la Verschiedenheit, pour quitter la limitation de l'horizon qu'un usage dogmatique de la grammaire générale continuait d'avoir. Mais tel n'était pas non plus le sens de l'entreprise de Bernhardi, pour lequel la réflexion sur le système des formes grammaticales fondamentales relève d'une démarche transcendantale, attachée aux conditions de possibilité d'une langue en général, dont le traitement est purement fonctionnel, soumis à une logique des transformations qui indique bien qu'il s'agit avant tout d'opérations de pensée. Il ne s'agit pas pour Bernhardi d'ignorer le particulier, mais de fournir une règle pour son interprétation, en sachant très bien que la connaissance historique ne peut être qu'approchée, l'individuel se dérobant à la saisie conceptuelle. Mais on peut chercher à en déterminer a priori la valeur au sein d'un système. La Sprachlehre se donne ainsi comme une »logique transcendantale du langage«. Elle porte sur les formes universelles et les fonctions d'une langue en général, à savoir sur ce qui fait qu'une langue est une langue. En tant que reine Sprachlehre, elle ne concerne que la forme et non les signes du langage: Können wir aber schon diese Sprache nicht realisiren, in Rücksicht der Masse ihrer Zeichen: so können wir sie doch realisiren, in Rücksicht ihrer Form; denn diese ist mit unserer Vernunft und den übrigen untergeordneten Kräften zugleich bestimmt. Diese Form ist dann die Lehre von der Sprache überhaupt; und sie muß in jeder Sprache liegen, und von ihr sich scheiden lassen (Sprachlehre I: 127-128). A ce titre, Humboldt n'est pas en contradiction avec cette tentative, il en revendique même la nécessité, comme dans Über den Nationalcharakter der Sprachen: Die erstere [Aufgabe, »wie der Mensch die Sprache zu Stande bringt«] hat man bisher meistentheils nur auf dem philosophischen Wege zu lösen versucht. Dies ist auch so wenig zu tadeln, dass man ihn auch künftig wird immer, neben dem historischen, verfolgen müssen, da jede Vernachlässigung des reinen Denkens sich in allen wissenschaftlichen Bemühungen immer empfindlich rächt. Allein das Schlimme war, dass man die philosophische Untersuchung zugleich durch Thatsachen, und durch unvollständig gesammelte, unterstützte, wodurch sich in den meisten Versuchen allgemeiner Grammatik dem entschieden Richtigen viel Halbwahres, und manches offenbar Falsche beimischte. Das geschichtliche Studium kann zwar niemals Vollständigkeit gewähren, weshalb auf keinem Gebiet, auf welchem das reine Denken Gültigkeit hat, Erfahrung an die Stelle desselben treten kann (Nationalcharakter, IV: 421). Ou encore, dans les Grundzüge, il réaffirme fortement le lien de la grammaire à la pensée: Das Gemeinsame in der Grammatik kann nur aus der Natur und dem Wesen der Sprache, den Gesetzen des Denkens und der Beschaffenheit der Sprachorgane, an sich und in ihrem Verfahren, herrühren, und nur die beiden ersten Stücke lassen Herleitungen aus blossen Begriffen zu. [...] Die Gesetze des Denkens enthalten die Grundbestimmungen der Grammatik, und können und dürfen nicht anders, als auf dem Wege reiner Begriffsableitung aufgesucht werden. Sie machen den nothwendigen philosophischen Theil der Sprache aus, wie von dem Volke, das die vollkommenste aller Sprachen besass, den Griechen, schon sehr früh anerkannt worden ist (Sprachtypus, V: 450-451). La méthode historique doit être complétée par une méthode transcendantale qui porte sur l'idéal d'une langue conçu comme idée régulatrice au sens kantien. Ces idées universelles permettent d'interpréter la grammaire de chaque langue, qui en propose déjà une réalisation, à mi-chemin de l'universel idéal et de la particularité d'une langue historique. La grammaire d'une langue particulière est l'ensemble des règles générales qui rendent compte de la formation des énoncés dans cette langue. Ce ne sont donc jamais les formes grammaticales de la grammaire générale qui peuvent être en tant que telles réalisées dans un énoncé particulier, mais uniquement les formes grammaticales d'une langue individuelle. Critiquer la grammaire philosophique en raison de son extériorité abstraite aux langues historiques particulières est ignorer la fonction purement réfléchissante qu'elle avait pour Bernhardi. Il réinterprétait en effet les catégories du langage à la lumière des catégories kantiennes: [...] in der That werden die reinen Verstandesbegriffe uns [...] die höchsten und nothwendigen Bestimmungen [der Sprache zeigen] [...] Nun ist es aber von äußerster Wichtigkeit, sich das Verhältnis zwischen den reinen Verstandes-Begriffen und den Sprachformen richtig denken. Jene gleichsam nothwendige Organe, welche die Vernunft sich anerschaft, und welche die Philosophie nur zu entdecken und zu erklären hat, die Sprache dagegen bildet sich nach und nach, unter der Willkühr, und dem unbedingten Einflusse der Einbildungskraft; und so gewiß daher der Sprache die reinen Denkformen zum Grunde liegen müssen; so gewiß die Sprache sie darstellen muß: so läßt sich doch durchaus kein Grund finden, durch den es nothwendig würde, sie auf eine eben so einfache Art in der Sprache dargestellt vorzufinden, als der Philosoph sie auffaßt (Sprachlehre I: 135). La fonction médiatrice revient à la grammaire d'une langue particulière et au système des formes grammaticales qui lui sont propres, lequel n'a pas à refléter servilement l'organisation purement fonctionnelle de la »grammaire générale« qui ne peut fournir, comme nous l'avons répété après Bernhardi, qu'un fil directeur. Ce fil se retrouve chez Humboldt, qui en reconnaît la nécessité sans barguigner, aussi bien dans son discours programmatique de 1820: »Die Sprache liesse sich nicht erfinden, wenn nicht ihr Typus schon in dem menschlichen Verstande vorhanden wäre« (Vergl. Sprachstudium, IV: 14), que prolonge sur cet aspect le travail plus ample de 1826, Grundzüge eines allgemeinen Sprachtypus, que dans sa lettre à Abel Rémusat, qui propose une belle réflexion sur la notion de règle, qu'il faut se garder de prendre, comme souvent les lecteurs français, tant les contemporains de Humboldt que les nôtres, pour une déclaration d'innéisme: C'est donc par l'analyse de la pensée convertie en paroles qu'on parvient à déduire les formes grammaticales des mots. Mais cette analyse ne fait que développer ce qui se trouve déjà originairement dans l'esprit de l'homme doué de la faculté du langage; et parler d'après ces formes, et s'élever à leur connoissance par la réflexion sont deux choses entièrement différentes. Car l'homme ne comprendroit ni soi-même, ni les autres, si ces formes ne se trouvoient comme archétypes dans son esprit, ou pour me servir d'une expression plus rigoureusement juste, si sa faculté de parler n'étoit soumise, comme par une espèce d'instinct naturel, aux lois que ces formes imposent. (A Abel-Rémusat, V: 258). Arrêtons-nous un instant sur les formulations choisies: »analyse de la pensée« semble se rapprocher du langage des interlocuteurs français formés encore par l'analyse de Condillac et des Idéologues, mais renvoie en fait au couple spontanéité/réceptivité. Il s'agit en effet de »l'analyse de la pensée convertie en paroles«, car on analyse les paroles pour remonter, autant que faire se peut, à l'instance productrice de la pensée où s'invente synthétiquement le discours. Les paroles sont le dépôt sans cesse renouvelé d'une activité indéfinie du discours. La compréhension d'un discours, une fois qu'il est dit ou couché par écrit, consiste à revenir au lieu synthétique de sa production. Celle-ci engage l'activité du jugement, seul opérateur de la synthèse chez Kant, qui unifient sous un certain rapport deux termes que la tradition a eu coutume de désigner comme »sujet« et »prédicat«. Ces »rapports« sont exprimés par les catégories. Le discours en tant qu'il opère une synthèse signifiante met en oeuvre nécessairement une catégorie - concept pur de l'entendement par rapport à la constitution de l'objectivité chez Kant, catégorie grammaticale d'une langue donnée chez Humboldt, qui se voit ainsi réalisée ou encore schématisée. La schématisation restreint la portée d'une catégorie aux conditions particulières de son usage dans un contexte de discours défini pour qu'elle fasse sens. La signification est la contrepartie d'une telle restriction.8 La correction que s'impose Humboldt en s'adressant à Rémusat est importante: ces formes ne sont pas à proprement parler des »archétypes« dans l'esprit, mais les conditions de possibilité de la compréhension mutuelle que l'on ne peut retrouver que par réflexion. Pas de psychologie dans cette reconnaissance, malgré l'expression maladroite d'un »instinct naturel«, corrigée par »une espèce« de; pas de »facultés«, mais le retour sur les conditions de possibilité a priori. Nous pouvons parler dans la mesure où nous nous soumettons »aux lois que ces formes imposent«, c'est-à-dire à la grammaire et à ses formes. Les formes grammaticales ne sont que les expressions de la légalité permettant la production d'énoncés grammaticaux. Humboldt les nomme également des »exposans des rapports des mots« (ibid.) à l'unité de la proposition donnée dans le jugement synthétique. Il convient donc de distinguer deux niveaux: les formes grammaticales de la grammaire générale, qui sont purement réfléchissantes, c'est-à-dire de points de vue sur la diversité empirique des langues, et les formes grammaticales d'une langue particulière, qui rendent compte, par schématisation, des diverses synthèses de la signification dans une langue donnée. Le jugement synthétique correspond dans la langue au son articulé,9 à l'opération de synthèse et d'analyse dans la proposition. Cette double fonction est prise en compte aussi bien chez Bernhardi que chez Humboldt, dans une référence appuyée à la théorie kantienne du jugement, qui n'occulte pas la conscience des différences. Chez Bernhardi, il opère la »Wiederherstellung der ursprünglichen Einheit der Anschauung« (Sprachlehre I: 309), présupposant la séparation qu'il introduit et accomplissant la réparation de cette division dans une nouvelle synthèse: Diese Form nun, in welcher der Zustand des Anschauens aufgefaßt, in welcher die Ur-Theile der menschlichen Erkenntnis, Substanz und Attribut, durch den reinen Begriff einer anschauenden Intelligenz vereiniget, in welcher die ursprüngliche Einheit der Anschauung wiederhergestellt, in welcher sie nicht bloß möglich, sondern geschehend aufgestellt wird, heißt: Urtheil (Sprachlehre I: 315).10 [...] durch ein jedes Urtheil wird nicht nur die Würklichkeit einer Anschauung ausgesagt, sondern auch in der That eine ganz neue, eine zweite Substanz erworben; ein jedes Urtheil bejahend oder verneinend gilt hier gleich, schafft ein neues Subjekt des Urtheils, einen neuen Begriff, und hierdurch ist sofort die Unendlichkeit der Urtheilskraft begründet [...] meine Begriffe sind immer nur Materialien zu Urtheilen, meine Urtheile zu Begriffen; und eben weil das Urtheil aus den einzelnen Begriffen hervorgeht, und in einzelne bis dahin zurückkehrt, daß es Subjekt eines neuen werden soll, wird das Gedächtnis nicht mehr weiter belästigt. Wir übersetzen nun das eben Gesagte in die Form der Sprachdarstellung (Sprachlehre I: 319). Cette fonction d'articulation du jugement qui sépare l'intuition pour en rassembler les éléments grâce aux signes dans une unité plus haute est décisive chez Humboldt, car elle représente un cas de réflexion sensible, comme l'expérience de l'adresse et de la réponse, le retour de ma voix à mon oreille, qui sont fondateurs de la conscience de soi.11 Der Mensch besitzt die Kraft, diese Gebiete zu theilen, geistig durch Reflexion, körperlich durch Articulation, und ihre Theile wieder zu verbinden, geistig durch die Synthesis des Verstandes, körperlich durch den Accent, welcher die Silben zum Worte, und die Worte zur Rede vereint (Vergl. Sprachstudium, IV: 4). Dem Verstandesact, welcher die Einheit des Begriffes hervorbringt, entspricht, als sinnliches Zeichen, die des Worts, und beide müssen einander im Denken durch Rede möglichst nahe begleiten. Denn wie die Stärke der Reflexion Trennung und Individualisirung der Töne durch Articulation hervorbringt, so muss diese wieder trennend und individualisirend auf den Gedankenstoff zurückwirken, und es ihm möglich machen, vom Ungeschiedenen ausgehend, und zum Ungeschiedenen, der absoluten Einheit, hinstrebend, diesen Weg durch Trennung zurückzulegen (Vergl. Sprachstudium, IV: 20-21). La subjectivité dans le langageLe cas du duel donne un bon exemple de la schématisation accomplie par rapport aux formes générales de la grammaire philosophique. Cette schématisation n'invalide pas le procédé transcendantal de Bernhardi, mais en suggère plutôt la fécondité. C'est pourquoi Humboldt lui rend hommage en exploitant les déductions de la grammaire philosophique. Dans la Sprachlehre, Bernhardi insiste sur le rôle de la dualité comme fondatrice de la relation linguistique qui se distribue dans les relations entre pronoms personnels: »Wenn Mittheilung der äußere Zweck der Darstellung sein soll: so folgt [...] daß zwei Subjekte nothwendig sind, um die Darstellung zu Stande zu bringen; ein thätiges, welche sie produzirt; ein leidendes, welches sie empfängt; und die Darstellung selbst ist das dritte, das Vereinigungsmittel, zwischen beiden Subjekten« (Sprachlehre I: 101). C'est la relation à trois termes qui permet d'animer la Darstellung et de comprendre l'une des fonctions essentielles du langage. Cette analyse poussait Bernhardi à légitimer la forme du duel, en dépit de son absence dans de nombreuses langues, comme exprimant une catégorie grammaticale et donc une relation de pensée avec justesse et économie: Derjenige Theil nun, welcher dies reine Darstellungs-Verhältnis darstellt, ist das Pronomen Substantivum; und dasjenige Verhältnis, welches den engsten Kreis der Darstellung darstellt, ist der Dualis, welcher nicht, wie so viele Sprachlehrer behaupten, ein Luxus, sondern eine der Sprache wesentliche Form ist (Sprachlehre I: 101). Les relations entre la langue, Darstellung pure, et la subjectivité toujours double, active et passive, qui l'anime, par laquelle et pour laquelle il y a Darstellung, à savoir »das darstellende Subjekt (Ich)« et »das empfangene Subjekt (Du)«, permettent de déduire les formes requises par la grammaire pure. Dans son emploi représentatif, la langue est désignée à travers le pronom en troisième personne »die Darstellung (Er, Sie, Es)« (Sprachlehre I: 263). C'est le cas d'une phrase simplement déclarative, comme »Cäsar ist krank«: »es wird supponirt: daß bei der dritten Person die dargestellte Substanz weder darstellendes noch empfangendes Subjekt sei, sondern durchaus und lediglich unabhängig« (Sprachlehre I: 228). Bernhardi tire de cette déduction de la forme des pronoms personnels, au cours de laquelle il justifie au passage le duel, des conclusions d'une portée plus générale. Il présente clairement la subjectivité parlante et s'adressant à un autre comme la source du langage:12 Alle Sprache ging nehmlich [...] von der Unterredung aus, und daher war das Bedürfnis zur Bezeichnung der darstellenden Subjekte vorzüglich dringend (Sprachlehre I: 270; vgl. I: 106). A ses débuts, le langage se présente sous l'aspect dialogique d'un échange entre deux sujets, l'un actif, produisant la Darstellung, l'autre passif, la recevant. Dans ce rapport nodal, duquel Bernhardi pense extraire tout le langage, le pronom est la partie du discours qui présente le rapport de Darstellung lui-même dans le langage (je, tu, il), de même que le duel est le cas qui présente cette situation exemplaire de la Darstellung langagière, loin d'être un luxe. Cette thèse essentielle en vue du dépassement d'une conception purement représentative du langage est, comme on sait, reprise par Humboldt avec une grande variété de reformulations. La Unterredung de Bernhardi devient chez lui Wechselrede, Wechselgespräch, Anrede und Erwiderung, Hall und Gegenhall: Das lebendig in einander eingreifende, Ideen und Empfindungen wahrhaft umtauschende Wechselgespräch ist schon an sich gleichsam der Mittelpunkt der Sprache, deren Wesen immer nur zugleich als Hall und Gegenhall, Anrede und Erwiderung gedacht werden kann, die in ihren Ursprüngen, wie ihren Umwandlungen, nie Einen, sondern immer Allen angehört, in der einsamen Tiefe des Geistes eines jeden liegt, und doch nur in der Geselligkeit hervortritt (Nationalcharakter, IV: 435). Alles Sprechen ruht auf der Wechselrede, in der, auch unter Mehreren, der Redende die Angeredeten immer sich als Einheit gegenüberstellt. Der Mensch spricht, sogar in Gedanken, nur mit einem Andren, oder mit sich, wie mit einem Andren, und zieht danach die Kreise seiner geistigen Verwandtschaft, sondert die, wie er, Redenden von den anders Redenden ab (Dualis, VI: 25). Es liegt aber auch in der Sprache selbst ein unabänderlicher Dualismus, und alles Sprechen ist auf Anrede und Erwiederung gestellt. [...] Diesen Urtypus aller Sprachen drückt das Pronomen durch die Unterscheidung der zweiten Person von der dritten aus (Sprachtypus, V: 380-381). Comme le souligne Jürgen Trabant, le discours sur le duel illustre nettement »die historische Anreicherung der philosophischen Grammatik« (Trabant 1986: 178). Cette réalisation n'est pas contradictoire avec le plan général de Bernhardi, mais en accomplit les possibilités en les restreignant pour leur conférer une objectivité. Traitant de tout langage en général, la Sprachlehre n'a pas d'objet car »le langage« n'existe pas. C'est aux études empiriques d'étendre le champ du savoir en suivant le fil des catégories qu'elle a présentées, qui permettent de donner sens à la diversité. ConvergencesOutre cette thèse centrale pour l'appréciation du langage toujours indissociable du discours, on peut évoquer, pour terminer, la grande convergence de plusieurs analyses décisives de différents aspects du langage.13 C'est le cas du concept de signe ou plus précisément du signe linguistique qui est, chez Humboldt, à la fois et indissociablement image et concept (Nationalcharakter, IV: 433): Denn da die Sprache zugleich Abbild und Zeichen, nicht ganz Product des Eindrucks der Gegenstände, und nicht ganz Erzeugniss der Willkühr der Redenden ist, so tragen alle besondren in jedem ihrer Elemente Spuren der ersteren dieser Eigenschaften, aber die jedesmalige Erkennbarkeit dieser Spuren beruht, ausser ihrer eigenen Deutlichkeit, auf der Stimmung des Gemüths, das Wort mehr als Abbild, oder mehr als Zeichen nehmen zu wollen (Vergl. Sprachstudium, IV: 29). L'imagination et l'entendement collaborent en un jeu d'abord libre, dans la spontanéité de l'imagination productrice, puis réglé dans un certain usage par l'entendement. Mais la soumission du matériau linguistique à une légalité qui l'élève au concept n'est jamais en mesure de supprimer la plasticité première. Le concept est l'image ou la copie (Abbild) comprise: même le plus abstrait est une »image« prise comme un »signe«. Cette conception est manifestement d'inspiration kantienne. Kant distingue en effet deux relations possibles du concept à l'image, suivant que nous avons affaire à la constitution de l'objectivité, le concept déterminant l'image par le schème transcendantal, ou au libre jeu des deux facultés, dans le cas de la relation esthétique. L'essai de Humboldt Über Hermann und Dorothea de 1798 exposait clairement la filiation kantienne, indépendamment de la question du langage. Or l'analyse du signe fournie par Bernhardi s'inscrit dans la même problématique. Le signe est d'abord un certain usage de l'image, une image soumise à la règle de l'entendement qui la fixe, Kant dirait qui la »schématise«. La solidarité des opérations apparaît nettement dans la définition du signe, qui n'est »ursprünglich nichts, als das fixirte Bild einer Anschauung« (Sprachlehre I: 104). Le concept est ainsi un begriffenes Bild: »Der Mensch ging bei Erfindung der Sprache von dem aus, was ihm außerhalb erschien, vor dem sog. Gegebenen, der Anschauung. Diese faßte zunächst die Einbildungskraft als Bild auf, und der Verstand begriff sie, indem er sie zu diesem Ende bezeichnet« (Sprachlehre I: 312). L'approche fonctionnelle de la Sprachlehre distingue des usages et non des entités.14 Evoquons encore deux thèmes »humboldtiens« célèbres. Le concept de »Zwischenwelt«, tiré par Weisgerber du passage suivant de Latium und Hellas (1806), indique la reconnaissance de l'autonomie du champ linguistique et de son caractère nécessairement médiateur entre les hommes aussi bien qu'entre l'homme et le monde: »[...] die Summe aller Wörter, die Sprache, ist eine Welt, die Zwischen der erscheinenden außer, und der wirkenden in uns in der Mitte liegt [...]« (Latium und Hellas, III: 168). En conséquence, le domaine de la théorie comme celui de la pratique dépendent, pour forger leurs outils conceptuels et organiser leurs représentations, du langage. Bernhardi, très attaché à sauver l'autonomie de la pensée tout en prenant en compte son organisation linguistique, s'est employé fortement à défendre l'idée que le langage instaurait un »nouveau monde« dans lequel les relations de détermination de l'intellectuel par le sensible et vice-versa ne valaient plus puisque toutes étaient reprises dans le monde culturel de la langue qui permet des réemplois et des redéterminations sans fin. Dès sa critique acerbe de la Metakritik (1799) de Herder dans l'Athenaeum il avait souligné l'absurdité d'une prétende réfutation de la philosophie transcendantale depuis le langage - le »fondement« intuitif des mots de la philosophie n'impliquant aucunement l'impossibilité d'un usage conceptuel du langage (voir Bernhardi 1800). La synthèse, en utilisant les signes, s'affranchit des déterminations historiques. Par avance il déniait ainsi à Heidegger la pertinence du discours sur une destinée (Geschick) des mots ainsi que l'usage dévoyé des étymologies: Und so entsteht, so fern die Zeichen des Verstandes dargestellt werden, eine wunderbare Verbindung aller Kräfte unter einander. Anschauungen werden Bilder, aus ihnen Begriffe, beide erzeugen innerlich neue, und diese verwandeln sich wieder durch Darstellung in Anschauungen, und bilden eine neue Welt (Sprachlehre I: 60-61). Alles Sein in der Darstellung ist demnach dem realen durchaus entgegengesetzt, es ist ein ideales; denn zuerst sezt die Darstellung beständig eine Vorstellung voraus; die Vorstellung aber ist etwas, aus der Anschauung entsprungenes und abgeleitetes, nur etwas im Verstande existirendes. Zweitens aber ist auch die Welt der Darstellung durchaus größer an Umfang; denn der Verstand, indem er urtheilend und schließend sich selbstthätig zeigt, schafft sich eine Verstandeswelt, der eine ideale Existenz recht eigentlich zukommt (Sprachlehre I: 213). Enfin, le concept de Weltansicht, indissociable de la détermination du Sprachdenken humboldtien dans sa différence d'avec les théories antérieures du langage comme lunette ou reflet de la réalité (GS IV: 27, 33; IV: 420, 428), est explicitement défini par Bernhardi, dans un texte que Humboldt dut connaître au moment où il s'occupa de la fondation de l'Université de Berlin, comme étant le contenu historique du vocabulaire: Allein Grammatik und Lexikon haben noch eine weit höhere Bedeutung. Die Gesetze jener sind nicht bloß historisch, es sind die allgemeingültigen Gesetze des Verstandes in etwas geschichtlichem dargestellt; das Lexikon etymologisch geordnet, ist nicht bloß eine Menge verwandter Klänge, sondern auch eben dadurch verwandter Bedeutungen, es ist mit einem Worte die Geschichte der Weltansicht eines ungebildeten, sich bildenden Volks (Bernhardi 1810: 49, H.v. m.). ConclusionLa mise en évidence du caractère indispensable de la grammaire philosophique pour le projet de Humboldt ne vise pas à déclarer celui-ci obsolète, mais au contraire à souligner le profit que pouvaient en retirer toutes ses recherches empiriques autant pour leur méthode que pour leur réflexion. L'organicisme qu'on lui prête en raison de l'emploi de certaines métaphores n'est que l'expression d'une pensée de la langue comme système en mouvement, totalité progressive, historique et cohérente à la fois, nécessaire et contingente en même temps. Il renvoie donc plutôt au modèle réputé abstrait de la grammaire générale qu'à une quelconque imprégnation dans le Zeitgeist romantique. Mais en même temps, les avancées en direction d'un enrichissement historique de la pure réflexion sur les structures fondamentales du langage étaient la seule façon de montrer la fécondité de la réflexion philosophique. Les catégories de la grammaire pure rendent possible l'identification des formes grammaticales des langues particulières (ou leur »absence« supposée dans le cas du chinois), lesquelles sont les règles qui rendent compte de la production des énoncés dans une langue déterminée. Autrement dit, élaborer une grammaire »générale« ne signifie pas qu'il y aurait une langue archétypale à laquelle toutes les langues particulières auraient à se référer, mais uniquement que l'on peut réfléchir sur les règles propres à chaque langue particulière, dont la condition de possibilité est bien la supposition purement transcendantale d'un ensemble systématique des grands modes de relation ou catégories de langue. Sans cette hypothèse critique, les formes grammaticales ne peuvent même pas être interprétées. L'hommage de Humboldt à la grammaire générale ne vaut pas aveuglément pour toutes. Dans sa grande discrétion, il reconnaît en quelques endroits l'inspiration qu'il reçoit de Bernhardi. Or le projet de celui-ci n'était autre qu'un renouvellement complet du statut épistémologique de la grammaire générale à partir de la philosophie transcendantale. Sans cette médiation kantienne, qu'il assumait entièrement pour sa part, Humboldt n'aurait pu trouver le mode d'emploi de la grammaire générale. La continuité entre Bernhardi et Humboldt touche au coeur de leur pensée du langage: le statut de l'interlocution. Mais elle concerne également un ensemble de références propres au milieu de cette Berliner Klassik si bien figurée par le pavillon de Tegel revu par Schinkel. L'ancrage commun dans la Spätaufklärung, avec des auteurs comme J. J. Engel, F. Gedike, Meierotto, comme l'importance de Kant et de Fichte, la faible incidence du romantisme sur leur production, malgré les fréquentations de Bernhardi, le culte des langues classiques et l'intensité de leur occupation avec le grec, un philhellénisme marqué par la figure de F. A. Wolf, correspondant de Humboldt et dédicataire de la Sprachlehre, l'investissement commun enfin pour les institution de la Bildung, l'un au niveau des gelehrte Schulen, l'autre de l'Université, tous ces traits renvoient à une culture commune qui aide à comprendre la profondeur de la continuité théorique entre ces deux projets notoirement si opposés. BibliographieBahner, Werner / Neumann, Werner (Hg.) 1985: Sprachwissenschaftliche Germanistik: ihre Herausbildung und Begründung, Berlin: Akademie Verlag. Bernhardi, August Ferdinand 1795-1797: Vollständige lateinische Grammatik für Schulen, 2 Bde., Berlin: Nicolai. 1797: Vollständige griechische Grammatik für Schulen, Berlin: Nicolai. 1800: Verstand und Erfahrung. Eine Metakritik der reinen Vernunft, von J. G. Herder, Riga, 1799. 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